Le séquestre du prix lors d'une cession de fonds de commerce
Durée du séquestre et conditions de libération
Lors d'une cession de fonds de commerce, tout ou partie du prix de cession est versé sur un compte séquestre (avocat, huissier, notaire) et n'est libéré au cédant qu'après plusieurs mois. Cette période est couramment appelée indisponibilité du prix de vente.
Ce mécanisme est propre à la cession de fonds de commerce et tient à la nature même de l'opération : lorsqu'un repreneur acquiert un fonds de commerce, il achète tout ce qui permettait à la société cédante de générer un chiffre d'affaires (clientèle, contrats, salariés, matériel, droit au bail…) mais ne reprend pas le passif. La société cédante se retrouve donc privée de sa capacité d'exploitation et les éventuels créanciers (fournisseurs, administration fiscale, organismes sociaux) perdent leur principal gage de paiement. Dans ce cadre, la loi protège les créanciers en leur permettant de se manifester et de se faire régler les sommes dues directement sur le prix de cession avant que celui-ci ne soit libéré au cédant.
Pourquoi le prix de cession est-il bloqué ? Deux mécanismes distincts
Aucun texte légal n'impose expressément la mise en place d'un séquestre. Mais deux mécanismes légaux rendent ce blocage quasi incontournable pour protéger l'acquéreur.
- Le droit d'opposition des créanciers du cédant. Tout créancier (fournisseur, bailleur, URSSAF, administration fiscale...) peut former opposition sur le prix de vente dans un délai de 10 jours suivant la publication de la cession au BODACC (Art. L141-14 du Code de commerce). Cette opposition a pour effet de bloquer le versement du prix au cédant jusqu'à ce que la créance soit réglée ou la contestation levée. Sans séquestre, si l'acquéreur règle directement le cédant avant l'expiration du délai d'opposition, un créancier est en droit de lui réclamer le paiement de sa créance (Art. L141-17 C. com.).
- La solidarité fiscale entre cédant et repreneur. L'acquéreur d'un fonds de commerce peut être tenu solidairement responsable du paiement de certains impôts dus par le cédant (impôt sur le revenu, impôt sur les sociétés, taxe d'apprentissage) à concurrence du prix de cession et pendant un délai de 90 jours à compter du dépôt de la déclaration de résultats du cédant (Art. 1684 du Code général des impôts). Le séquestre garantit que les fonds sont disponibles et protège l'acquéreur contre toute mise en cause de sa responsabilité.
De la signature du contrat de vente à la libération des fonds : toutes les étapes
Ce que le repreneur doit faire après la signature
Les formalités de publication incombent au repreneur (Art. L141-12). Elles conditionnent le démarrage de l'ensemble des délais fiscaux et doivent être réalisées dans l'ordre suivant :
- Enregistrement de l'acte au SIE. L'acte de cession sous seing privé doit être déposé au Service des Impôts des Entreprises pour payer les droits d'enregistrement. Cette formalité est un préalable obligatoire à toute publication, sous peine de nullité (Art. L141-13 C. com. / Art. 635 CGI). Délai légal : 1 mois maximum.
- Publication au journal d'annonces légales (JAL). Un avis de cession doit être publié dans un journal habilité du département du fonds, dans les 15 jours suivant la signature. C'est cette date de publication qui déclenche les délais fiscaux du cédant.
- Demande de publication au BODACC. Dans les 3 jours suivant le JAL, le repreneur sollicite le greffe du tribunal de commerce pour publier un avis au Bulletin Officiel des Annonces Civiles et Commerciales. C'est cette parution qui déclenche le délai d'opposition des créanciers (Service Public Entreprendre).
Ce que le cédant doit faire après la publication
L'article 201 du CGI impose au cédant deux obligations distinctes, dont les délais courent à compter de la publication au JAL (Art. 201 CGI / BOFIP BOI-BIC-CESS-40) :
- L'avis de cession (dans les 45 jours). Le cédant informe l'administration fiscale de la cession, en précisant la date effective et l'identité du repreneur. Il s'agit d'une notification en forme libre : elle se fait via la déclaration de cessation d'activité au guichet unique de l'INPI ou par lettre recommandée avec accusé de réception adressée au SIE du lieu d'exploitation.
- La déclaration de résultats (dans les 60 jours). Le cédant transmet au service des impôts des entreprises sa liasse fiscale arrêtée à la date de cession (bilan et compte de résultat intermédiaires). C'est ce dépôt qui fait courir le délai de solidarité fiscale.
Le séquestre porte-t-il nécessairement sur 100% du prix de cession ?
Aucun texte légal n'impose que 100% du prix de cession soit séquestré. L'article L143-21 du Code de commerce parle du "prix d'acquisition" sans préciser que l'intégralité doit être bloquée. Le montant mis sous séquestre est donc librement négociable entre les parties et doit figurer dans l'acte de cession.
En pratique, la logique de protection qui justifie le séquestre (couvrir les créances potentielles et la solidarité fiscale) conduit à séquestrer une somme suffisante pour faire face aux risques identifiés. Séquestrer moins de 100% est possible, mais suppose que les parties aient une vision claire du passif et que ce choix soit expressément formalisé dans l'acte.
Peut-on raccourcir le délai ?
L'article 1684 du CGI prévoit que la solidarité fiscale peut être réduite de 90 à 30 jours si trois conditions cumulatives sont réunies :
- Le cédant a avisé l'administration fiscale de la cession dans le délai de 45 jours suivant la publication en JAL (Art. 201 CGI).
- La déclaration de résultats a été déposée dans les 60 jours suivant cette même publication.
- Le cédant était à jour de l'ensemble de ses obligations déclaratives et de paiement en matière fiscale (IR au titre du BIC/BNC ou IS, TVA, CFE, taxe d'apprentissage) au dernier jour du mois précédant la cession.
Lorsque ces conditions sont réunies, le délai global peut descendre à environ 3 mois. Concrètement, c'est la rapidité à laquelle l'expert-comptable produit les comptes intermédiaires et dépose la liasse fiscale (voir section précédente) qui détermine la durée réelle du séquestre.
Et si le cédant ne dépose pas dans les délais ? Le séquestre n'est pas bloqué indéfiniment. L'article 1684 du CGI prévoit expressément que si les conditions de réduction ne sont pas remplies, le délai de solidarité fiscale est de 90 jours et commence à courir à compter de l'expiration du délai de 60 jours imparti pour déposer la déclaration de résultats (Art. 1684 CGI). Le compteur de la solidarité fiscale démarre donc automatiquement, que la déclaration ait été déposée ou non. Le cédant qui ne dépose pas perd toute possibilité de réduction à 30 jours et s'expose en outre à une taxation d'office de ses bénéfices par l'administration, assortie de pénalités (intérêts de retard et majorations) (BOFIP BOI-BIC-CESS-40).
Qui peut être désigné séquestre ?
Le séquestre peut être désigné dans l'acte de cession ou via une convention de séquestre dédiée, par accord des parties. La loi habilite les avocats, commissaires de justice (huissiers), notaires et plus globalement tout dépositaire public de fonds à détenir le prix de cession (Art. L143-21 / BOFIP BOI-REC-GAR-20-30-20-20). En pratique, c'est le plus souvent un avocat (via un compte CARPA) qui est mandaté pour cette mission.
Que se passe-t-il si des difficultés surviennent ?
- Opposition d'un créancier. Si un créancier forme opposition dans le délai légal de 10 jours, le prix reste bloqué. Le cédant peut contester l'opposition en référé pour en obtenir la mainlevée (Art. L141-15 et Art. L141-16 du Code de commerce). Si la créance est reconnue, le séquestre la règle avant de verser le solde au cédant.
- Retard dans les formalités de publication. La publication de la cession est une obligation légale qui incombe à l'acquéreur (Art. L141-12). Un retard dans l'enregistrement ou la publication repousse mécaniquement l'ensemble des délais fiscaux et donc la date de libération du prix. Ce manquement constitue une faute contractuelle susceptible d'engager la responsabilité de l'acquéreur vis-à-vis du cédant, le préjudice étant l'immobilisation prolongée des fonds séquestrés.
- Litige entre les parties. En cas de différend entre cédant et repreneur postérieur à la signature, les fonds séquestrés restent bloqués jusqu'à résolution du litige.
- Inaction du séquestre. Une fois l'ensemble des délais légaux expirés (opposition des créanciers et solidarité fiscale), si le séquestre ne libère pas la somme due au cédant, la partie la plus diligente peut saisir le juge en référé. Celui-ci ordonne soit le dépôt des fonds à la Caisse des dépôts et consignations, soit la nomination d'un séquestre répartiteur (Art. L143-21 du Code de commerce).
Ce qu'il faut retenir
Le séquestre n'est pas une formalité accessoire : c'est le mécanisme qui sécurise la transaction pour les deux parties. Pour le repreneur, c'est une garantie face aux dettes passées du cédant. Pour le cédant, il structure et garantit le paiement des créanciers qui se manifestent.
Sources officielles
- Code de commerce : Art. L141-12 (publication JAL + BODACC dans les 15 jours, à la diligence de l'acquéreur)
- Code de commerce : Art. L141-13 (enregistrement préalable de l'acte sous seing privé, sous peine de nullité de la publicité)
- Code de commerce : Art. L141-14 (droit d'opposition des créanciers, 10 jours à compter de la dernière publication)
- Code de commerce : Art. L141-17 (inopposabilité du paiement anticipé du prix aux créanciers opposants)
- Code de commerce : Art. L141-15 et Art. L141-16 (mainlevée d'opposition en référé)
- Code de commerce : Art. L143-21 (répartition du prix dans les 105 jours, prolongé à 165 jours si déclaration tardive)
- Code général des impôts : Art. 201 (avis de cession dans les 45 jours, déclaration de résultats dans les 60 jours à compter de la publication JAL)
- Code général des impôts : Art. 635 (enregistrement de l'acte de cession dans le mois)
- Code général des impôts : Art. 1684 (solidarité fiscale acquéreur/cédant : 90 jours réductible à 30 jours)
- BOFIP : BOI-REC-GAR-20-30-20-10 (publicité de la vente : enregistrement préalable obligatoire, contenu des insertions)
- BOFIP : BOI-REC-GAR-20-30-20-20 (opposition au paiement du prix, habilitation des dépositaires publics de fonds)
- BOFIP : BOI-BIC-CESS-40 (déclaration et contrôle en cas de cession/cessation : contenu, formulaires, taxation d'office)
- Service Public Entreprendre : Cession du fonds de commerce à un tiers (rôle du séquestre, désignation, répartition, délai de demande au greffe)